À première vue, mes sculptures pourraient être le résultat de fouilles archéologiques ou d'expéditions. Mais à y regarder de plus près, toute tentative d'identification, qu'elle soit historique ou géographique, est vaine. Car il s'agit plus d'une évocation, d'un fantasme de ces deux univers que d'une approche scientifique. Mon travail trouve en effet sa source autant dans les musées d'ethnographie et d'histoire que dans la littérature et le cinéma occidental qui ont eux mêmes fantasmé ces contrées lointaines et ces temps révolus.
            Le choix des matériaux participe à cette sensation trouble. En lieu et place du bois et de la roche, on trouvera de la résine acrylique et du polystyrène, employés habituellement dans la construction de décors. Lorsqu'il s'agit de matériaux naturels (lin, laine, coton...), ils sont systématiquement manufacturés, préalablement passés par des machines pour être traités et conditionnés. Ce qui semble directement provenir de la nature ou relever d'un artisanat archaïque, ne l'est pas. Et c'est précisément la raison pour laquelle j'utilise ces matériaux. Ils évoquent quelque chose de familier sans l'être exactement.
           La question du geste et de la technique tient, elle aussi, une place importante. Les formes et objets à l'origine de mon travail sont très souvent issus d'un artisanat. M'approprier ces objets demande assez logiquement que je m'approprie également les techniques qui les ont produits. Cet apprentissage reste très sommaire. Il se fait principalement via des images que je trouve. Je ne cherche jamais à maîtriser ces techniques, je préfère rester néophyte, dans cet état de découverte où je comprends comment l'outil fonctionne et où le geste commence à se peaufiner tout en restant balbutiant.

          Mes sculptures donnent dans l'ensemble l'impression d'être incomplètes, fragmentées, attendant d'être manipulées ou, au contraire, épuisées par l'usage et le temps. Il s'agit en fait d'une invitation à combler les vides et à laisser l'imaginaire prendre le relais après l'échec d'une tentative d'analyse rationnelle. Ce mouvement de bascule régit également l'accrochage de mes sculptures. Lors d'une exposition personnelle, j'envisage celle-ci comme un paysage/décor dans lequel le regardeur déambule et où chaque sculpture en serait un élément. L'espace entre chaque pièce y joue un rôle tout aussi important, laissant à chacun la place de dessiner la part manquante.

             At first glance, my sculptures could be the result of archaeological excavations or expeditions. But after closer examination, any attempt at identification, whether historical or geographical, is futile. Because it is more an evocation, a fantasy of these two worlds than a scientific approach. My work finds its source as much in museums of ethnography and history as in Western literature and cinema, which have themselves fantasised about these distant lands and past times.

            The choice of materials also contributes to this cloudy feeling. Instead of wood and rock, we will find acrylic resin and polystyrene, used in the construction of scenery. When it comes to natural materials (linen, wool, cotton...), they are systematically manufactured, previously passed through machines to be processed and packaged. What seems to directly come from nature or an archaic craft, is actually not. And that's precisely the reason why I use these materials. They evoke something familiar but not exactly so.

            The question of gesture and technique also plays an important role. The shapes and objects at the origin of my work are very often the result of a craft. To appropriate these objects requires, quite logically, that I also appropriate the techniques that made them. This learning remains very brief. It is mostly done via images that I find. I never try to master these techniques, I prefer to remain a novice, in this state of discovery where I understand how the tool works and where the gesture begins to be refined while remaining nascent.

            My sculptures generally give the impression of being incomplete, fragmented, waiting to be manipulated or, on the contrary, exhausted by use and time. It is, in fact, an invitation to fill the gaps and let the imagination take over after the failure of an attempt at rational analysis. This rocking movement also governs the setting of my sculptures. I consider a solo exhibition as a landscape or decor in which the viewer walks around and where each sculpture would be an element of it. The space between each piece plays an equally important role, leaving everyone the possibility to draw the missing part.

 

traduction: Morgane Mounier

            L' ensemble des sculptures de Romain Métivier dégage une sensation d'étrangeté mais aussi une certaine familiarité.

          Elles semblent en effet être des objets fonctionnels dont on ne connaîtrait pas ou plus l’usage, des objets sortis d’un musée d’histoire naturelle ou d’ethnographie qui auraient appartenu à une civilisation ancienne ou lointaine; dans tous les cas des objets exotiques associés à des modes de vie éloignés de la société moderne. Pourtant leur aspect factice apparaît presque dans le même temps au regard: les matériaux de construction sont tout aussi artificiels que la résine, produit industriel par excellence, que l’artiste utilise pour les réaliser. Elles apparaissent ainsi comme autant d’éléments d’un décor.

           L’univers de Romain Métivier s’impose donc là, à la croisée du musée d’histoire naturelle et du film d’aventure. Si elles s’inspirent d’objets réels et même si l’artiste a des préférences géographiques et culturelles dans lesquelles il puise ses formes, elles ne font pas références à une culture précise. Ses œuvres sont bien plutôt l’expression en volume de la soif de mystère, d’exotisme et de fantastique propre à ces univers.

         L’ artiste envisage ainsi ses pièces comme le pendant sculptural d’un certain cinéma (Steven Spielberg, Werner Herzog, La nuit du Chasseur de Charles Laughton), du dessin et de la littérature fantastique du XIXème siècle (les illustrations de Gustave Doré, Dracula de Bram Stolker), et de toutes les formes de culture où s’est niché le désir d’irrationnel depuis les prémices du modernisme. Bien loin d’une posture critique ou analytique de l’antagonisme entre rationalité et fantasme qui aurait traversé l’histoire moderne et qui caractérise d’autres positions artistiques, Romain Métivier fait bien plutôt la proposition de se laisser aller à ce besoin d’imaginaire, de fantastique et de récit. Il utilise pour cela les codes de représentation des décors de séries ou de films pour plonger le spectateur dans un univers dont on aurait perdu la trame.

           Selon les mots de l’artiste, il conçoit une exposition « comme un paysage dont chaque sculpture serait un fragment, un acteur. Laissant les espaces vides au regard et au background de chacun pour en dessiner le reste. Un paysage habité, sans repère géographique, ni historique. Un paysage souhaité et non vécu. » L’exposition est donc aussi le lieu d’une promenade, d’une errance, d’un récit à construire. Ses sculptures sont des propositions faites au spectateur d’inventer la part manquante pour tenter d’en expliquer une provenance et une histoire.

           Le travail de Romain Métivier joue ainsi avec le fantasme de mondes engloutis, de zones vierges et de continents inexplorés qui semblent avoir toujours trouvé des lieux où s’exprimer malgré la fin des grandes explorations.

 

 

Mathilde Johan

texte écrit pour l'exposition Les rails et les dormants

          ...Il s’agit pour chaque artiste de développer sa méthode. Romain Metivier s’attache au travail de la main qu’il rend visible. Un artisanat presque, quand il tisse ou recouvre de fil une petite structure métallique aux allures de parure. Ses formes s’inspirent d’objets anthropologiques dont on a perdu de vue l’usage. Elle revêtent par le soin avec lequel il les recouvre d’un caractère sacré. L’exercice technique se concrétise dans un objet, le savoir faire n’existe que dans sa preuve...

 

 

Henri Guette

extrait du texte écrit pour l'exposition Découvrir recouvrir

           Les sculptures de Romain Métivier forment un décor. Chaque œuvre communique avec les autres pour former un ensemble que l’artiste nomme un paysage. Ce dernier entremêle différentes références : archéologie, ethnologie, cinéma, littérature. De la culture populaire à l’histoire de l’art, il mixe les univers pour produire des objets non identifiés. La nature est la source d’inspiration première de l’artiste. Il en capte les matériaux, les formes, les textures, les objets et procède à une traduction matérielle et conceptuelle. Il joue ainsi avec la dimension artificielle de l’objet, son apparence est toujours trompeuse. Le regardeur pense voir des matériaux tels que le bois, la terre, l’acier, le béton, la pierre ou encore du cuivre, pourtant le leurre est total. Résine acrylique, polystyrène extrudé et peinture sont à la base de sa pratique sculpturale. Par le moulage et l’association, Romain Métivier donne corps à des objets qui semblent avoir une fonction, qui semblent avoir été prélevés dans la nature, qui semblent provenir d’une ethnie lointaine, voire d’une autre planète. Un flot dichotomique s’installe entre le passé et le présent, l’artisanal et l’industriel, la réalité et la fiction. En creux, il développe une réflexion sur la notion d’exotisme. Les objets à la fois familiers et étrangers, nous renvoient à des géographies lointaines, qui, par le truchement matériel et le déplacement formel, sont invalidées. Le jeu des faux-semblants ouvre une infinité de portes. Les décors-paysages génèrent des espaces narratifs où la nature est fantasmée et où le regardeur se fait à la fois scénariste et acteur. La déambulation crée l’histoire. Les réminiscences, les impressions et les associations activent les formes silencieuses, brutes et déconcertantes. Par un jeu de glissements perceptuels et mémoriels, les œuvres font appel à un imaginaire collectif que l’artiste s’emploie à perturber avec finesse.

Julie Crenn

texte écrit pour l'exposition Biennale de la jeune création